Archive for March, 2015

C’était un endroit insolite !

Un endroit du passé !

Comment appelaient-ils cela déjà ? Une ville !

 

En approchant de la mégapole, Grundl’i se sentit oppressé. A ses côtés sur la carriole tirée par deux sortes de chevaux gigantesques, sa compagne jurée Mardl’a portait leur fils de quelques semaines Mund’a qui dormait tranquillement dans ses bras.

Bien qu’encore très loin de la cité, les voyageurs étaient choqués par la taille des bâtiments, heurtés dans leurs convictions par l’idée même que par le passé les hommes aient pu vouloir vivre entassés dans un tel endroit !

Ceci ajouté à la bizarrerie de leur périple leur laissait une pénible sensation, comme si leur vie était en train de basculer.

Après la naissance de leur fils, un des chefs de file de la caste des prêtres-savants avait demandé à les recevoir dans le temple de la connaissance de la ville de manière à examiner l’enfant. Il n’avait évidemment rien révélé des raisons de cette demande, et les malheureux ne pouvaient que se perdre en conjectures, toutes plus pénibles les unes que les autres. La mère était nettement plus inquiète que le père, parfaitement au fait des exactions possibles que les prêtres-savants pouvaient commettre.

Retenant nerveusement ses larmes, la femme se retourna sur le chemin parcouru et, tout en lissant machinalement les manches de sa robe grossière, regretta sa jeunesse insouciante. Ses folles promenades dans les vents tourbillonnants sur le dos de son fidèle Eperval étaient si lointaines. Elle aurait tout donné pour se retrouver quinze ans en arrière, non pas qu’elle aurait pu changer quelque chose, mais simplement pour ne plus sentir cette oppressante menace peser sur elle et son enfant, pour revivre son enfance libre et simple.

Des pensées tourbillonnaient sans cesse dans son esprit, elle ou Grundl’i avaient-ils contrevenu aux règles bien strictes de leur société ? Elle ne voyait vraiment pas comment. Elle y veillait tout particulièrement ! Dès son plus jeune âge le clerc de son village lui avait expliqué que le savoir n’était pas bon pour tous et quelle ne devait jamais chercher à apprendre des choses par elle-même.

La somme des connaissances de leur monde n’était-elles pas en possession de la caste des prêtres-savants ?

Le vieil homme lui avait bien expliqué que de la connaissance découlait violence et destruction, que de la connaissance ne pouvait que survenir cruauté et cataclysme, il se basait sur de sombres histoires où la planète était beaucoup plus peuplée qu’à l’époque de Mardl’a. Distillant ses mises en garde agrémentées d’explications tortueuses, il visait à renforcer la force des suggestions autour de laquelle la civilisation était bâtie.

Elle connaissait les règles, elle en avait payé le prix fort ! Cheminant dans l’angoisse, elle se revit lorsqu’elle avait été punie à 8 ans.

Entrant en courant dans la maison, la petite fille incarnait la joie de vivre et l’intelligence. Elle revenait d’une longue journée de labeur à récolter les herbes de guérison. La guérisseuse du hameau avait décidé de la prendre sous son aile pour ne pas perdre une intelligence qu’elle sentait vive. Pour lui permettre de se développer, la civilisation ne lui offrait qu’une solution ! Entrer dans une des deux castes dirigeant la planète, mais comme chacun le sait, étant quasiment impossible de “monter” dans la caste des prêtres-savants pour une femelle, la seule alternative consistait en la caste des guérisseurs. Par malchance pour la petite Mardl’a, ses parents étaient parmi les plus pieux et donc par conséquent les plus intolérants de la région. Usant de moult artifices, la guérisseuse qui avait toujours trouvé un tel niveau de dévouement aveugle aux règlements complètement irresponsable, avait réussi à les convaincre que le prestige de mettre leur fille dans la caste des guérisseurs pourrait les faire avancer dans la hiérarchie religieuse.

Agissant ainsi, elle espérait sauver une petite fille. Elle ne pouvait changer le monde, sa vie était déjà assez bien difficile à gérer. Entre les villageois bornés et les prêtres suspicieux il n’était pas facile à une femme seule de survivre.

La petite fille entra dans la maison avec cette impression de bonheur que ses parents réprouvaient ! La vie n’est-elle pas faite de labeur ? Dans la cuisine, la mère se lamentait. Le four à micro-onde ne fonctionnait plus et les prêtres-savants ne semblaient pas pouvoir venir rapidement. Pleine d’énergie la petite demanda à sa mère qu’est-ce qui n’allait pas en contrevenant bien malgré elle à une autre règle bien établie. Dans ce monde aux coutumes différentes, un enfant ne devait en effet jamais adresser la parole à ses parents. Complètement bouleversée la mère ne se rendit même pas compte du crime commis par sa progéniture et répondit que l’outil de cuisson ne fonctionnait plus.

S’approchant en sautillant, cette dernière regarda à l’arrière dudit objet pour constater que le petit trou dans le mur ne comportait plus le petit câble qui habituellement le reliait au four. Regardant plus en détail, elle vit également un petit filin sortant du four qui pendait et se balançait narquoisement. Celui-ci semblait lui faire signe et, sans réfléchir, elle tendit la main. C’était si simple, ne suffisait-il pas de le remettre en place ?

A ce moment, son père pénétra silencieusement dans la pièce et la surprit à prendre le petit câble et à le replacer dans le mur !

Toute fière elle entendit la sonnerie caractéristique du four qui indiquait que celui-ci était prêt ! Pleine de joie elle se retourna et constata que toute à son allégresse elle venait de commettre une erreur qui allait bouleverser sa vie. Sans un mot, un masque rigide sur le visage, son père l’attrapa par les cheveux (ce qui est très douloureux comme chacun le sait) et la traîna sans un mot à travers l’agglomération jusqu’à la case de l’envoyé de la caste des prêtres-savants. Au fur et à mesure de l’avancée au travers du bourg, l’activité s’arrêtait et les regards se teintaient de pitié avant de se détourner. Personne n’aurait eu l’idée de critiquer ouvertement. La piété de cette famille n’aurait en aucun cas pu être remise en question. Si l’enfant était amené à la salle des jugements dans cette position désagréable, c’était que la situation était grave.

Elle était mineure, peut-être aurait-elle des chances d’échapper à une mutilation qui la laisserait handicapée et incapable de vivre normalement.

Le même soir elle était jugée et condamnée aux travaux forcés dans les mines de métal jusqu’à sa majorité. Une fois par année, les prisonniers de la mine étaient remontés au jour. Si elle trouvait un mari à ce moment-là, elle serait sauvée.

Dans le cas contraire, elle resterait à la mine jusqu’à sa mort.[1]

Quelle chance elle avait eu, après 10 ans passés dans les mines, sa beauté s’était ternie mais son esprit s’était affûté et elle savait alors qu’elle devrait cacher son intelligence si elle voulait survivre. Elle comprit enfin certaines allusions de la guérisseuse, mais c’était trop tard. Elle trouva Grundl’i lors des séances de mariages et estima avoir beaucoup de chance, celui-ci était certes un peu simple mais il lui convenait parfaitement pour masquer son esprit et disparaître dans l’anonymat. Elle n’était absolument pas convaincue que passé l’âge de 18 ans il lui serait impossible d’apprendre de nouvelles choses et ainsi contrevenir à la règle de vie imposée. Elle était même persuadée du contraire mais elle devait disparaître. Elle pensait quelle avait parfaitement réussi à se faire oublier, dès lors pourquoi cette convocation ? Son homme lui avait-il caché quelques chose? Le regardant, elle fut certaine que tel n’était pas le cas, il n’y avait pas plus honnête et respectueux du système que lui. A tel point qu’elle se demandait comment c’était possible de vivre si renfermé et insensible aux choses extérieures, ne jamais manifester de curiosité…

Comment aurait-elle pu savoir que Grundl’i était le fils d’un couple de prêtres-savants déchus dont l’esprit avait été neutralisé ? Comment aurait-elle pu savoir que leur fils avait héréditairement toutes les chances de posséder une intelligence très supérieure à la moyenne ?

A l’approche de la ville, Grundl’i avait des douleurs lancinantes à la tête, comme si son cerveau chauffait, il avait des flashes de lumière et d’étranges images apparaissaient devant ses yeux. De gigantesques salles remplies d’appareillages monstrueux, des silhouettes fantomatiques, une grande aiguille d’argent qui descendait vers sa tête. Que se passait-il, devenait-il fou ? Il n’avait jamais ressenti ce genre de trouble, tout était si insolite et simultanément si familier, comment était-ce possible ? N’était-ce pas la première fois qu’il s’approchait de la mégapole en ruine ?

 ***

[1] D’accord, de vrais sauvages! Mais est-ce réellement différent ICI et MAINTENANT?

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Une luminosité très puissante mais simultanément reposante baignait la salle. Mais était-ce une salle ? Une grotte ? Sur d’étranges écrans, de nombreux systèmes étaient contrôlés, une sorte d’activité bien huilée que rien ne semblait pouvoir déranger. Des êtres indéfinissables se déplaçaient silencieusement dans les allées, était-ce des hommes ? Des machines ?

Soudain, comme répondant à un signal silencieux, de nombreuses créatures se dirigèrent vers l’extrémité de la salle. Le silence était assourdissant ! Une information fut transmise :

– Perturbation de niveau un secteur bleu dix-sept !

– Localisation difficile, le phénomène s’est arrêté !

– Trouvez la source du trouble, nous devons impérativement en connaître tous les détails, lieu, conséquences ! Nous devrons peut-être prendre des mesures immédiates, même si ceci est contraire à nos prévisions !

Toute la salle était en effervescence, de mémoire de cristal central, jamais la quiétude de ce lieu n’avait été si perturbée. Un événement d’une portée potentielle extraordinaire venait de se produire. L’espace, le temps et la structure même de l’univers pourrait en être affectés. C’était du ressort du centre de contrôle de s’assurer que ceci n’arrive pas !

 ***

 Paul avait compris à cette occasion qu’il ne devait parler de son don à personne, jamais. Ce fameux jour, c’est tout juste s’il n’avait pas été rendu responsable de l’accident de son père par sa mère. Depuis cette histoire de robe bleue et de petite fille, elle n’avait plus jamais été la même avec lui. Il avait été considéré comme “le diable”, ce n’était pas possible ni normal aux yeux de sa mère, donc son fils n’était également pas normal !

Au début, ceci lui avait pesé puis il s’en était accommodé, malheureusement à force de réfréner ses perceptions, à force de devoir cacher ce qu’il ressentait, il finit par un peu oublier ces étranges capacités et perdre sa confiance en lui. Il se renferma et devint très critique à l’égard des autres, on ne voulait pas le croire, il était différent ? Bon d’accord, mais alors que l’on ne vienne plus l’ennuyer.

En grandissant, il prit l’habitude d’être solitaire, il trouvait toujours les enfants de son âge stupides, c’était étrange, il se trouvait toujours en décalage, en étant petit il se trouvait toujours plus grand. Une fois entré dans l’âge adulte, il se trouverait toujours plus jeune. Autant dire qu’il ne trouverait jamais sa place, jamais ? Réellement ?

Ce matin là, Paul se réveilla avec des images étranges devant les yeux, c’était très perturbant et il n’arrivait pas à focaliser son regard sur quelque chose de précis. Il avait l’impression d’avoir fixé le soleil mais en bien pire. Il avait devant les yeux une sorte de mouvement scintillant gris métallisé qui se déplaçait[1] au gré du mouvement de ses yeux.

Il s’assit au bord de son lit en proie à des sentiments divers et prit un livre, machinalement il essaya de lire quelques lignes et constata qu’il lui était impossible de fixer quelque chose, à la place de l’endroit qu’il regardait, se trouvait toujours ce scintillement grisâtre. Il arrivait à lire mais en ne focalisant pas réellement là où il fixait. Il eut l’impression que sa vision périphérique fonctionnait parfaitement mais que sa vision principale était inutilisable, comme parasitée[2].

Il se leva et prit sa douche en pensant que cet étrange dérangement allait passer lorsqu’il serait réellement réveillé. Il eut plusieurs fois l’impression d’une amélioration, mais ce trouble ne s’améliora pas et il commença à s’inquiéter. Avant de passer prendre son petit déjeuner, il ouvrit ses volets et constata que le soleil se levait, c’était un de ces matins extraordinaires comme il les aimait, le ciel était un parfait dégradé du noir au jaune en passant par le bleu et le rouge. Machinalement il détourna les yeux du soleil puis il eut une idée, pourquoi ne pas soigner le mal par le mal ? Il regarda donc le soleil bien en face !

Ce fut bien pire, en plus du scintillement grisâtre, sa vision était encombrée d’une grosse tache verte. Il commença sérieusement à s’inquiéter, il ne voyait carrément plus sa main ni son avant-bras lorsqu’il essayait de fixer sa vision à cet endroit.

Soudain, alors qu’il était sur le point de céder à la panique, il recouvra sa vision normale. C’était tellement surprenant qu’il ne le remarqua pas immédiatement. Par contre, sa tête lui parut soudainement serrée dans un étau, une incroyable migraine lui taraudait la cervelle[3].

Malgré la souffrance, il fut satisfait de ne plus subir cet étrange trouble visuel et pu aller normalement à l’école. Tout au long de la journée, il chercha à déterminer ce qui avait bien pu déclencher cela, la seule différence qu’il pouvait détecter était que la veille au soir il avait vécu un intense moment d’empathie avec sa mère. Ce phénomène était-il un effet secondaire de ses visions ou de son activité mentale hors norme ? Il se promit de suivre ceci avec précision.

Malgré ses 14 ans, il était étonnamment mûr, il allait tirer cela au clair.

 

[1] Un des symptômes de la migraine. Certaines visions métaphysiques dessinées par des patients où des personnages historiques (par exemple Jeanne D’Arc) s’apparentent tout à fait à ce phénomène et relativisent fortement certains “événements où apparitions”.

[2] Evénement somme toute relativement courant bien que mal connu de la médecine.

[3] Très souvent en effet les crises de la vision continuent par de puissantes céphalées.

 

***

Fin du chapitre un!

L’adolescente courait, l’esprit calme elle analysait son environnement avec un regard acéré. Son souffle était régulier, comme si elle était tranquillement en train de regarder la télévision et non pas abandonnée dans cet environnement hostile. Son esprit était entièrement tourné vers l’extérieur, complètement focalisé sur ses perceptions, elle avançait, prête à tout ! Elle ne sentait pas la chaleur, elle ne sentait pas sa fatigue, son esprit conscient était comme dissocié de son corps, comme barricadé derrière un gardien très efficace qui lui permettait d’atteindre une utilisation optimale de ses capacités mentales et du contrôle de son corps.

Dans un bureau bardé d’écrans montrant autant de scènes filmées par les caméras de surveillance et d’ordinateurs, deux hommes discutaient.

– Voyez général, le sujet a passé outre toutes les difficultés “B” et son biorythme n’est même pas altéré. Les résultats montrent que ses réflexes et son intelligence sont au-dessus de la moyenne, il semble toujours avoir une longueur d’avance sur nos tests et nos examinateurs.

– Passez à la phase “A” !

– Mais enfin général, la phase “A” est destinée aux agents secrets et aux personnes du service action, pas aux élèves de l’école pour surdoués, le programme “A” est dangereux ! Je ne sais si j’ai les compétences pour décider.

A ce moment là, le responsable de l’entraînement du sujet intervint par un appel de visiophone prioritaire.

– Je viens de recevoir les relevés des tests d’Ace, ils sont formidables, pouvez-vous passer à la phase supérieure ? Je suis certain qu’elle va vous en mettre plein la vue !

Monsieur ! Je suis désolé, nous sommes au maximum atteignable dans les tests prévus pour les élèves, les autres tests sont de catégorie “A” réservés aux militaires et sont nettement plus difficiles.

– Y a-t-il un danger physique beaucoup plus important ?

– Ici le général Klapornoukof, je confirme que je suis également intéressé à passer en phase “A”. Il n’y a pas de risque de mort, mais il est vrai que votre sujet pourrait être blessé.

Sans avoir l’air de remarquer l’air scandalisé du responsable de la surface d’essais qui avait vraiment l’air de ne pas apprécier cette intervention de son encombrant “locataire”, le responsable de l’entraînement continua :

– Puis-je parler à Ace directement dans la surface de tests ?

– Oui monsieur, je vous mets en connexion sur l’équipement intégré à sa combinaison.

– Tu me reçois Ace ? Félicitations pour tes excellents résultats, je propo….

– Pas de problème doc, passons au programme “A” !

Une fois de plus, la jeune fille fit la preuve de son incroyable capacité d’anticipation. Ce qui amena un sourire sur le visage du docteur mais qui sembla figer les deux occupants de la salle de contrôle. Comment avait-elle pu deviner ?

– Et bien messieurs, qu’attendons-nous ?

Ace ne s’étonna pas de cet appel, elle savait depuis longtemps que ce jour devait arriver, elle l’avait prévu il y a bien longtemps et avait instantanément reconnu la situation lorsque celle-ci se produisit réellement pour la première fois. Elle ne remarqua même pas que sa réponse avait pu choquer les personnes non informées de ses capacités. Celles-ci n’étaient de toute façon que des éléments du décor pour elle. Elle ne se considérait pas comme meilleure, elle se sentait simplement très différente. Elle se considérait comme une observatrice du monde, rien ne pouvait l’atteindre et les autres faisaient partie de cet environnement qui l’entourait; elle ne savait même pas pourquoi.

Certains la trouvaient étrange, trouvaient surprenant cette incroyable résistance au stress, cette façon qu’elle avait de traverser les épreuves sans sourciller.

Pourquoi s’inquiéter, le monde n’était-il pas un jeu ? Elle s’était promis de trouver un jour la signification de sa vie et du monde… mais ce serait pour plus tard ! Sans même se rendre compte de ce quelle faisait, elle se tourna et fit feu avec son pistolet à billes de peinture sur un petit buisson rabougri qui était au milieu du chemin. Comme le coup partait, le buisson dévoila un système automatique de détection et de défense qui était sensé tirer des billes colorées sur les intrus. Au moment où du buisson sortait la gueule de l’arme qui devait l’éliminer du test, une bille de plastique se brisa sur l’œil du capteur et annula l’opération d’attaque. Elle avait réagi avant que le système ne se dévoile !

Elle repartit à petites foulées en direction de la sortie, soudain elle s’arrêta, comme pétrifiée. Une immobilité totale… Elle analysait la situation, elle voyait les capteurs qui venaient de se dévoiler. Ils étaient très éloignés les uns des autres, elle ne pourrait les rendre hors-service simultanément. La situation semblait bloquée, toutes les alternatives qu’elle étudiait étaient rejetées au fur et à mesure par la section analytique de son esprit. Les longues années d’études faisaient ici leurs preuves, complètement oublieuse de son corps. Elle se concentrait totalement et son esprit était aussi acéré qu’un ordinateur.

La situation semblait sans issue et pour la première fois depuis le début du test, elle ressentit comme un doute, un sentiment désagréable !

Elle imagina rebrancher ses synapses sur un champ de perception plus vaste, comme si elle se dissociait de son corps et analysait la situation de l’extérieur, elle ressentit que dans son dos, un troisième capteur avait fait son apparition.

Oui c’était la solution !

Elle allait utiliser les capteurs les uns contre les autres.

Sans se rendre compte que toute cette analyse avait prit en tout et pour tout 2 secondes 43 dixièmes, elle se mit en mouvement très rapidement en direction d’un capteur tout en lançant son casque en direction de celui d’en face puis juste avant qu’ils ne fassent feu se jeta de côté et tira sur le dernier. Pendant que sa bille colorée s’écrasait sur le système de débranchement, les deux autres capteurs réagissant au dernier mouvement enregistré se mettaient mutuellement hors service. Elle avait réussi.

Tout en récupérant son casque, elle ressentit un plaisir intellectuel intense, elle avait réussi à répondre de manière intelligente et rationnelle à ce problème. Ceci ne lui était plus arrivé depuis des années. L’endorphine créée par son esprit avait un effet grisant, elle était heureuse d’avoir enfin des tests intéressants et pour lesquels elle devait réfléchir, non plus de ces trucs pour enfants.

Elle continua sa course, mais subitement tout s’éteignit dans cette gigantesque salle d’entraînement. Elle ferma les yeux (de toute façon elle n’en avait plus besoin pas vrai), se concentra sur ses autres perceptions et continua de courir.

 ***

 

– Voyez-vous Olga, il se trouve qu’en plus d’être directeur de l’usine 451, je suis également responsable de la détection et de la formation des enfants exceptionnels pour notre district. D’après ce que j’ai pu voir et entendre, votre petite Ace est vraiment extraordinaire et il serait dommage de ne pas lui offrir la chance qu’elle mérite pour développer sa grande intelligence.

Ce que le directeur ne disait pas, n’expliquait pas, était qu’un vaste programme de recrutement et de formation avait été organisé par son pays suite à l’accident nucléaire. Par ce biais, de nombreux centres pour enfants surdoués avaient vu le jour. Toutes les disciplines de la science y étaient représentées, tous les talents y étaient encouragés, des plus classiques aux plus étranges pour le commun des mortels, par exemple mémoire totale, pensée parallèle, psychokinésie, télépathie, intuition et bien d’autres pour lesquels même le nom n’existait pas !

Il avait accepté de participer à ce programme car il savait que son pays avait besoin d’esprits supérieurs pour l’aider à sortir de sa situation. Non qu’il fut borné ou embrigadé par de fallacieuses excuses patriotiques, il avait simplement compris que la richesse de son pays était celle dont personne ne se doutait !

Pour autant qu’il puisse le savoir, les enfants étaient bien traités et les familles en tiraient bénéfices et avantages. Il avait demandé à faire également partie de la commission d’analyse des conditions de travail, mais sans succès. Le fait de disposer d’une candidate lui ouvrirait des portes, pour cette raison il voulait absolument convaincre Olga. Il ne voulait pas la forcer bien qu’il en ait eu les moyens sans problème !

– Le programme de formation est le suivant…

S’en suivirent des descriptions détaillées de différentes matières, même si Olga ne pouvait bien évidemment pas en comprendre tous les mots, le directeur en bon spécialiste de la rhétorique, utilisait un ton qui démontrait à l’employée que cette offre était vraiment unique et rare et qu’elle ne pouvait être refusée. Le directeur n’eut pas recours aux menaces voilées. La vérité suffit !

En aparté, il pensa au pouvoir de la vérité. Si les hommes avaient inventé le mensonge, ce n’était pas pour le plaisir, c’était simplement parce qu’ils avaient peur de la puissance de la vérité.[1]

Olga, convaincue de la justesse de ce discours, accepta que sa petite Ace suive les cours de l’école spéciale dotée du programme pour surdoués. Cette école était dans la région et sa petite fille pouvait donc continuer de rentrer dans la cellule d’habitation de sa mère tous les soirs. De ce fait, il n’y avait rien de réellement changé en terme d’organisation pour l’employée, si ce n’est que puisque son enfant faisait partie du programme, elle disposerait de certains avantages au sein de l’usine.

***

 En rentrant de l’école, Paul ne se doutait pas de ce qui l’attendait. C’était une journée normale, pas meilleure que les autres mais également pas pire. Une journée pareille à beaucoup d’autres, à tel point que le jeune homme avait parfois l’impression de n’être que partiellement vivant ! Chaque jour suivait immanquablement le précédent dans sa routine. Soudain, alors qu’il traversait la cour ombragée du bâtiment de commune, il ressentit comme une douleur ! Une douleur ? Non pas vraiment une douleur, comme une déchirure, comme un rideau qui s’entrouvrirait dans sa tête. Ce sentiment n’était pas réellement douloureux, mais il en eut les jambes coupées. Alors qu’il essayait de comprendre ce qui lui arrivait et d’analyser ses sensations, il dut s’asseoir un moment sur un banc. Son cartable lui échappa et s’envola puis… Il eut une vision, un flash !

Il était dans une voiture, celle-ci faisait un écart violent pour éviter un enfant qui traversait la chaussée. Il se débattait avec le volant, mais cette voiture refusait de lui obéir, elle semblait glisser au rythme de la musique que diffusait l’autoradio[2]. Durant une très longue seconde, il aperçut que le petit enfant était sauf, puis le tourbillon reprit. Le volant semblait animé d’une vie propre, il tournait dans tous les sens, comme le véhicule. Soudain, l’avant de la voiture rebondit sur le mur du bâtiment d’en face, en explosant, les phares se brisèrent en de nombreux fragments. La tonalité de la radio se fit plus grave comme l’action se ralentissait, avec étonnement il vit qu’il avait tout le temps nécessaire à compter les morceaux de plastique qui jaillissaient, puis comme dans un ballet bien réglé, la voiture se retrouva de l’autre côté de la route, là où poussait un grand chêne. Avec étonnement, il admira les formes géométriques adoptées par le capot alors que celui-ci se pliait sous la force du véhicule qui s’encastrait dans l’arbre. Il eut parfaitement le temps de déchiffrer la gravure malhabile et partiellement effacée qui se trouvait sur l’écorce “Raymond et Véro pour la vie”. Le pare-brise explosa ensuite en million de fragments, l’airbag se gonfla, c’était étrange, ce coussin était plein de poussière, il se fit la réflexion que le fabricant aurait tout de même pu le laver avant de le loger dans ce volant. La fumée créée par l’explosion de la cartouche détonante de l’airbag formait d’étranges formes arachnéennes dans l’air du véhicule, tout d’abord un dragon, puis un poisson. Comme sa tête entrait en contact avec le coussin de sécurité et rebondissait, il capta son reflet dans le rétroviseur… Choc, incertitude, c’était celui de son père !

Comme si l’œil de son esprit se fermait, la vision disparut. Paul constata avec stupéfaction que son cartable était toujours en train de tomber. Que s’était-il passé ? Il eut la certitude que son père venait d’avoir un accident mais qu’il était sain et sauf. Il ramassa son cartable puis il prit ses jambes à son cou pour rentrer à la maison pour prendre des nouvelles. Après avoir couru à en perdre haleine, il arrivait devant le bâtiment lorsque la porte s’ouvrit sur sa mère qui affichait tous les signes d’affolement. Celle-ci lui dit:

– Ton père a eu un malaise en voiture, il a fait un accident, nous allons à l’hôpital.

Machinalement il répondit:

– Il n’a pas fait un malaise maman, il a évité une petite fille blonde avec une robe bleue !

Sans même l’écouter, sa mère le prit par la main et se dirigea vers la maison voisine, M. Carnal leur voisin les attendaient déjà au volant de sa voiture, le moteur tournait. Comme ils s’installaient, Nicole le remercia de sa gentillesse et d’avoir accepté de les conduire à l’hôpital. Durant le voyage, elle ne cessait de parler, comme pour conjurer un mauvais sort, Paul n’arrivait pas à se faire entendre, et pourtant il aurait eu les moyens de tranquilliser sa mère. Ce n’était pas la première fois que le garçon avait des visions ou entendait des voix, il avait très rapidement apprit à cacher cela. Habituellement il ressentait intérieurement une puissante nécessité de taire ces phénomènes. Bien avant de les avoir rationnellement tenus pour acquits, son instinct lui avait conseillé de ne point en faire étalage. Cet instinct se comportait réellement comme un ami, comme une voix intérieure qui le conseillait et lui dictait un comportement de sécurité.

Aujourd’hui, il avait décidé d’outrepasser son petit conseiller personnel (et pourquoi petit ? En fait la vision popularisée par Walt Disney de la conscience dans les aventures de Pinocchio avait influencé Paul dans la représentation mentale de son allié). Mais sa mère tout à son désarroi n’y avait même pas fait attention et elle parlait, parlait et parlait encore ! Le contrecoup probablement.

La voiture entra dans la cour de l’hôpital, le voisin semblait fatigué et content que ses passagers descendent, Paul avait l’œil et il savait reconnaître une grande personne complètement exaspérée qui essaie de ne pas le montrer…

Comme la voiture repartait, le couple entra dans le hall et Nicole se rua sur une pauvre réceptionniste qui était loin de se douter de la tornade qui s’abattait sur elle. Semblant insouciante de cette tempête verbale, elle attendit patiemment la fin de l’orage puis elle demanda d’un ton aussi aseptisé que le hall d’entrée :

– Oui bonjour madame que puis-je pour vous ?

Ses yeux étaient verts et maquillés, ses cils faisaient penser à des peignes en plastique noir, elle avait les lèvres rouge brillant. Ses doigts étaient ornés de gigantesques bagues, elle portait une sorte de blouse partiellement transparente et Paul eut l’impression de regarder une sorte de plante carnivore, fascinante et mortelle. Soudain, alors que sa perception s’altérait, il la vit différemment, elle resplendissait, était merveilleuse, portait une longue robe de mousseline noire et des brillants partout. Le petit garçon cligna fort les yeux et retrouva sa vision normale. Il comprit que c’est ainsi que cette demoiselle se voyait elle-même.

– Je veux voir Norbert Dormond, il a été admis il y a peu pour un accident de voiture, la police m’a téléphoné pour m’informer, je suis son épouse !

– Un instant madame, je vais voir… mmmhhhh oui c’est cela, chambre 412 secteur des urgences. Suivez la ligne verte sur le sol.

Pendant que Nicole entraînait son fils qui souriait à la réceptionniste, celui-ci était toujours sous le choc d’une impression très forte de déjà vu. Il connaissait le numéro de la chambre, IL LE CONNAISSAIT !

Il avait souvent eu des éléments de prescience par le passé, mais ce jour là, il eut vraiment l’impression d’un pas en avant, du franchissement d’une étape vers quelque chose de puissant et de magique. Plus que jamais sa petite voix lui dit de se méfier des autres, même de ses parents… comme elle avait raison !

Ils entrèrent dans la chambre, Norbert était couché, mais aucun appareillage ne surplombait le lit, il sourit en voyant sa famille entrer. Le découvrant ainsi, Nicole fondit en larmes, son mari n’avait rien ! Après une embrassade générale, le malheureux conducteur expliqua les circonstances de son accident, non il n’avait pas eu de malaise, non la voiture n’avait pas de défaut caché, simplement cette petite sotte avait subitement débouché sur la route, presque sous ces roues et c’était un miracle qu’elle ait été épargnée ! Regardant Paul d’un drôle d’air, Nicole posa alors la question qui allait changer la vie du petit garçon :

– Cette petite fille, comment était-elle, l’as-tu vu Norbert ?

– Oui je m’en souviens parfaitement, elle était blonde avec des nattes et portait une robe bleue avec de la dentelle, je l’ai bien vue tandis que la voiture glissait. Est-ce important ?

A voir le visage crispé de son épouse et l’étrange regard presque craintif (CRAINTIF ?) qu’elle portait sur leur fils, il eut un sentiment de malaise, comme si son épouse était subitement une étrangère.

***

[1] Dans certaines langues, il existe même des mots pour exprimer différents niveaux de mensonges. Par exemple en Anglais “fib” qui signifie “petit mensonge de peu d’importance”.

[2] C’était du rap, un morceau qu’il n’aimait d’ailleurs pas…