Episode 6 – Chapitre un – (Re)Naissance

Posted: March 7, 2015 in Réalité - le roman

– Voyez-vous Olga, il se trouve qu’en plus d’être directeur de l’usine 451, je suis également responsable de la détection et de la formation des enfants exceptionnels pour notre district. D’après ce que j’ai pu voir et entendre, votre petite Ace est vraiment extraordinaire et il serait dommage de ne pas lui offrir la chance qu’elle mérite pour développer sa grande intelligence.

Ce que le directeur ne disait pas, n’expliquait pas, était qu’un vaste programme de recrutement et de formation avait été organisé par son pays suite à l’accident nucléaire. Par ce biais, de nombreux centres pour enfants surdoués avaient vu le jour. Toutes les disciplines de la science y étaient représentées, tous les talents y étaient encouragés, des plus classiques aux plus étranges pour le commun des mortels, par exemple mémoire totale, pensée parallèle, psychokinésie, télépathie, intuition et bien d’autres pour lesquels même le nom n’existait pas !

Il avait accepté de participer à ce programme car il savait que son pays avait besoin d’esprits supérieurs pour l’aider à sortir de sa situation. Non qu’il fut borné ou embrigadé par de fallacieuses excuses patriotiques, il avait simplement compris que la richesse de son pays était celle dont personne ne se doutait !

Pour autant qu’il puisse le savoir, les enfants étaient bien traités et les familles en tiraient bénéfices et avantages. Il avait demandé à faire également partie de la commission d’analyse des conditions de travail, mais sans succès. Le fait de disposer d’une candidate lui ouvrirait des portes, pour cette raison il voulait absolument convaincre Olga. Il ne voulait pas la forcer bien qu’il en ait eu les moyens sans problème !

– Le programme de formation est le suivant…

S’en suivirent des descriptions détaillées de différentes matières, même si Olga ne pouvait bien évidemment pas en comprendre tous les mots, le directeur en bon spécialiste de la rhétorique, utilisait un ton qui démontrait à l’employée que cette offre était vraiment unique et rare et qu’elle ne pouvait être refusée. Le directeur n’eut pas recours aux menaces voilées. La vérité suffit !

En aparté, il pensa au pouvoir de la vérité. Si les hommes avaient inventé le mensonge, ce n’était pas pour le plaisir, c’était simplement parce qu’ils avaient peur de la puissance de la vérité.[1]

Olga, convaincue de la justesse de ce discours, accepta que sa petite Ace suive les cours de l’école spéciale dotée du programme pour surdoués. Cette école était dans la région et sa petite fille pouvait donc continuer de rentrer dans la cellule d’habitation de sa mère tous les soirs. De ce fait, il n’y avait rien de réellement changé en terme d’organisation pour l’employée, si ce n’est que puisque son enfant faisait partie du programme, elle disposerait de certains avantages au sein de l’usine.

***

 En rentrant de l’école, Paul ne se doutait pas de ce qui l’attendait. C’était une journée normale, pas meilleure que les autres mais également pas pire. Une journée pareille à beaucoup d’autres, à tel point que le jeune homme avait parfois l’impression de n’être que partiellement vivant ! Chaque jour suivait immanquablement le précédent dans sa routine. Soudain, alors qu’il traversait la cour ombragée du bâtiment de commune, il ressentit comme une douleur ! Une douleur ? Non pas vraiment une douleur, comme une déchirure, comme un rideau qui s’entrouvrirait dans sa tête. Ce sentiment n’était pas réellement douloureux, mais il en eut les jambes coupées. Alors qu’il essayait de comprendre ce qui lui arrivait et d’analyser ses sensations, il dut s’asseoir un moment sur un banc. Son cartable lui échappa et s’envola puis… Il eut une vision, un flash !

Il était dans une voiture, celle-ci faisait un écart violent pour éviter un enfant qui traversait la chaussée. Il se débattait avec le volant, mais cette voiture refusait de lui obéir, elle semblait glisser au rythme de la musique que diffusait l’autoradio[2]. Durant une très longue seconde, il aperçut que le petit enfant était sauf, puis le tourbillon reprit. Le volant semblait animé d’une vie propre, il tournait dans tous les sens, comme le véhicule. Soudain, l’avant de la voiture rebondit sur le mur du bâtiment d’en face, en explosant, les phares se brisèrent en de nombreux fragments. La tonalité de la radio se fit plus grave comme l’action se ralentissait, avec étonnement il vit qu’il avait tout le temps nécessaire à compter les morceaux de plastique qui jaillissaient, puis comme dans un ballet bien réglé, la voiture se retrouva de l’autre côté de la route, là où poussait un grand chêne. Avec étonnement, il admira les formes géométriques adoptées par le capot alors que celui-ci se pliait sous la force du véhicule qui s’encastrait dans l’arbre. Il eut parfaitement le temps de déchiffrer la gravure malhabile et partiellement effacée qui se trouvait sur l’écorce “Raymond et Véro pour la vie”. Le pare-brise explosa ensuite en million de fragments, l’airbag se gonfla, c’était étrange, ce coussin était plein de poussière, il se fit la réflexion que le fabricant aurait tout de même pu le laver avant de le loger dans ce volant. La fumée créée par l’explosion de la cartouche détonante de l’airbag formait d’étranges formes arachnéennes dans l’air du véhicule, tout d’abord un dragon, puis un poisson. Comme sa tête entrait en contact avec le coussin de sécurité et rebondissait, il capta son reflet dans le rétroviseur… Choc, incertitude, c’était celui de son père !

Comme si l’œil de son esprit se fermait, la vision disparut. Paul constata avec stupéfaction que son cartable était toujours en train de tomber. Que s’était-il passé ? Il eut la certitude que son père venait d’avoir un accident mais qu’il était sain et sauf. Il ramassa son cartable puis il prit ses jambes à son cou pour rentrer à la maison pour prendre des nouvelles. Après avoir couru à en perdre haleine, il arrivait devant le bâtiment lorsque la porte s’ouvrit sur sa mère qui affichait tous les signes d’affolement. Celle-ci lui dit:

– Ton père a eu un malaise en voiture, il a fait un accident, nous allons à l’hôpital.

Machinalement il répondit:

– Il n’a pas fait un malaise maman, il a évité une petite fille blonde avec une robe bleue !

Sans même l’écouter, sa mère le prit par la main et se dirigea vers la maison voisine, M. Carnal leur voisin les attendaient déjà au volant de sa voiture, le moteur tournait. Comme ils s’installaient, Nicole le remercia de sa gentillesse et d’avoir accepté de les conduire à l’hôpital. Durant le voyage, elle ne cessait de parler, comme pour conjurer un mauvais sort, Paul n’arrivait pas à se faire entendre, et pourtant il aurait eu les moyens de tranquilliser sa mère. Ce n’était pas la première fois que le garçon avait des visions ou entendait des voix, il avait très rapidement apprit à cacher cela. Habituellement il ressentait intérieurement une puissante nécessité de taire ces phénomènes. Bien avant de les avoir rationnellement tenus pour acquits, son instinct lui avait conseillé de ne point en faire étalage. Cet instinct se comportait réellement comme un ami, comme une voix intérieure qui le conseillait et lui dictait un comportement de sécurité.

Aujourd’hui, il avait décidé d’outrepasser son petit conseiller personnel (et pourquoi petit ? En fait la vision popularisée par Walt Disney de la conscience dans les aventures de Pinocchio avait influencé Paul dans la représentation mentale de son allié). Mais sa mère tout à son désarroi n’y avait même pas fait attention et elle parlait, parlait et parlait encore ! Le contrecoup probablement.

La voiture entra dans la cour de l’hôpital, le voisin semblait fatigué et content que ses passagers descendent, Paul avait l’œil et il savait reconnaître une grande personne complètement exaspérée qui essaie de ne pas le montrer…

Comme la voiture repartait, le couple entra dans le hall et Nicole se rua sur une pauvre réceptionniste qui était loin de se douter de la tornade qui s’abattait sur elle. Semblant insouciante de cette tempête verbale, elle attendit patiemment la fin de l’orage puis elle demanda d’un ton aussi aseptisé que le hall d’entrée :

– Oui bonjour madame que puis-je pour vous ?

Ses yeux étaient verts et maquillés, ses cils faisaient penser à des peignes en plastique noir, elle avait les lèvres rouge brillant. Ses doigts étaient ornés de gigantesques bagues, elle portait une sorte de blouse partiellement transparente et Paul eut l’impression de regarder une sorte de plante carnivore, fascinante et mortelle. Soudain, alors que sa perception s’altérait, il la vit différemment, elle resplendissait, était merveilleuse, portait une longue robe de mousseline noire et des brillants partout. Le petit garçon cligna fort les yeux et retrouva sa vision normale. Il comprit que c’est ainsi que cette demoiselle se voyait elle-même.

– Je veux voir Norbert Dormond, il a été admis il y a peu pour un accident de voiture, la police m’a téléphoné pour m’informer, je suis son épouse !

– Un instant madame, je vais voir… mmmhhhh oui c’est cela, chambre 412 secteur des urgences. Suivez la ligne verte sur le sol.

Pendant que Nicole entraînait son fils qui souriait à la réceptionniste, celui-ci était toujours sous le choc d’une impression très forte de déjà vu. Il connaissait le numéro de la chambre, IL LE CONNAISSAIT !

Il avait souvent eu des éléments de prescience par le passé, mais ce jour là, il eut vraiment l’impression d’un pas en avant, du franchissement d’une étape vers quelque chose de puissant et de magique. Plus que jamais sa petite voix lui dit de se méfier des autres, même de ses parents… comme elle avait raison !

Ils entrèrent dans la chambre, Norbert était couché, mais aucun appareillage ne surplombait le lit, il sourit en voyant sa famille entrer. Le découvrant ainsi, Nicole fondit en larmes, son mari n’avait rien ! Après une embrassade générale, le malheureux conducteur expliqua les circonstances de son accident, non il n’avait pas eu de malaise, non la voiture n’avait pas de défaut caché, simplement cette petite sotte avait subitement débouché sur la route, presque sous ces roues et c’était un miracle qu’elle ait été épargnée ! Regardant Paul d’un drôle d’air, Nicole posa alors la question qui allait changer la vie du petit garçon :

– Cette petite fille, comment était-elle, l’as-tu vu Norbert ?

– Oui je m’en souviens parfaitement, elle était blonde avec des nattes et portait une robe bleue avec de la dentelle, je l’ai bien vue tandis que la voiture glissait. Est-ce important ?

A voir le visage crispé de son épouse et l’étrange regard presque craintif (CRAINTIF ?) qu’elle portait sur leur fils, il eut un sentiment de malaise, comme si son épouse était subitement une étrangère.

***

[1] Dans certaines langues, il existe même des mots pour exprimer différents niveaux de mensonges. Par exemple en Anglais “fib” qui signifie “petit mensonge de peu d’importance”.

[2] C’était du rap, un morceau qu’il n’aimait d’ailleurs pas…

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