Episode 10 – Chapitre deux – Vie et mort

Posted: April 22, 2015 in Réalité - le roman

C’était un endroit qui transpirait la mort, presque une cité fantôme. De nombreux bâtiments n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes. Le béton se craquelait, les poutrelles d’acier rougissaient sous les assauts sans cesse renouvelés des éléments assurant par ailleurs la vie sur la planète. Passant à côté d’une construction devenue particulièrement hideuse et illustrant la décrépitude de la citée, Arblo’p pensait machinalement à cette apparente aberration. L’air et l’eau tuaient lentement la cité alors qu’ils assuraient à son peuple le minimum nécessaire. Une fois de plus il en voulut à l’abrutissement dont ses compatriotes souffraient. La caste des prêtres-savants avait déclaré, il y a bien longtemps, que toutes les connaissances nécessaires aux hommes étaient maîtrisées et que par conséquent les recherches n’étaient plus nécessaires !

Les imbéciles !

 

La planète se mourrait !

Et sous d’obscures excuses pseudo-religieuses, rien n’était entrepris pour y faire face. Malgré son ressentiment, le savant avançait en respectant complètement les protocoles de sécurité de l’organisation. C’était devenu une seconde nature chez lui, il agissait avec le plus grand naturel tout en s’assurant qu’aucun espion du pouvoir n’était capable de suivre ses faits et gestes. Passant finalement sous le porche branlant d’un bâtiment, il pu abandonner son masque de parfait petit serviteur du système et afficher sa réelle person-nalité: Chef de l’organisation de libération du monde.

Il était dans l’enceinte du laboratoire secret et dès son entrée dans le périmètre, une réplique de lui-même crée de toutes pièces par les laboratoires de la résistance donnait l’illusion d’activités parfaitement encouragées par le pouvoir.

Le monde courait à sa perte et il était censé faire de la météorologie et des travaux de préservations de bâtiments. Quels vrais imbéciles !

Après avoir cheminé le long d’un labyrinthe nettement plus sûr que son apparence pouvait laisser croire, il arriva enfin dans le laboratoire proprement dit et prit sa place au centre de la salle. La tension était palpable, dans la gigantesque salle, personne ne pipait mot, tous les regards étaient tournés vers l’écran principal. Cet endroit était curieux, sorte de mariage entre le moderne et l’ancien, des appareils de métal brillants côtoyaient des artefacts rouillés dont le but était inconnu, des tuyauteries glougloutaient et la pénombre était épisodiquement déchirée par de puissants arcs électriques. Mais le point principal qui aurait choqué un observateur s’il eut été possible qu’un observateur s’y trouve était que cet endroit paraissait déborder d’intelligence, les regards étaient acérés, les pas rapides et les réactions vives. Quel contraste d’avec la léthargie du monde !

Dans le laboratoire secret, l’excitation était à son comble, les appareils grésillaient d’anticipation, Arblo’p le chef de l’ordre nouveau suivait l’arrivée du couple sur un écran géant en compagnie de tous les responsables de la résistance. Manipulant des rhéostats il fit une mise au point rapprochée sur le visage de l’homme. Bondissant à la rencontre de l’écran celui-ci afficha ses préoccupations en gros plan. Sa physionomie paraissant tiraillé par les questions, la sueur perlait à son front et lui coulait le long du visage, ses joues tressautaient sous l’assaut d’infimes décharges électriques nerveuses que ses nerfs n’arrivaient plus à canaliser.

Soudainement Arblo’p se retourna et demanda:

– Sommes-nous certains que son conditionnement tiendra ? Je ne voudrais pas avoir à gérer un “réveil” dans les conditions que nous vivons aujourd’hui, nous ne pourrions pas l’accueillir et devrions l’éliminer !

Un proche assistant qui avait effectué les calculs de résistance de Grundl’i répondit :

– Aucun risque chef, le conditionnement que ces bâtards ont utilisés résisterait a de bien plus fortes sollicitations, normalement le sujet devrait se trouver mieux rapidement, si le conditionnement à tenu au premier choc, il va rapidement retrouver toute son efficacité.

Ce qui arriva ! Sur l’écran, graduellement, comme le vent éclaircissant le ciel de tout nuage après une tempête, le visage de l’homme retrouva sa sérénité “de simplet”, les tiraillements effacés comme par magie.

Les dissidents avaient œuvrés durant des années dans l’attente de cet instant, tous les paramètres indiquaient que l’expérience se déroulait selon les prévisions.

L’élément manquant à leur plan se rapprochait à la vitesse d’un homme au pas…

La justification officielle de cette convocation résidait dans le fait de la paranoïa ambiante, il fallait contrôler les sujets “neutralisés” de temps en temps. Officieusement le sauveur du monde était recherché !

***

Qu’est-ce qui favorise l’éclosion de la vie sur une planète ?

Dans ce cas précis, ce fut une conjonction de phénomènes rares. L’activité solaire avait décuplé, pas que l’astre se soit transformé en nova, loin s’en faut, mais un rééquilibrage des forces nucléaires en présence avait fait que l’étoile avait changé de catégorie, de couleur et bien évidemment de température. Cet événement galactique arrivait souvent, mais dans ce cas précis, le cortège de planète était suffisamment dense pour qu’une certaine planète jusqu’alors baignée de rayons cosmiques se retrouve brusquement propice à la vie. Le changement de température avait eu un effet sur les conditions de ce globe. Les acides aminés présents dans ce gigantesque chaudron de vie avait réagi, s’étaient combinés et finalement le miracle de la vie s’était produit.

Pendant de longs millénaires, ce ne furent que de simples créatures unicellulaires, puis petit à petit, une évolution se fit. Des animaux marins firent leurs apparitions puis se transformèrent pour ensuite coloniser les airs et la terre ferme. L’intelligence et la conscience toutefois n’apparurent pas. Tout au moins pas encore, pas avant que des éons ne se passent.

Puis un beau jour, comme fatigué du manque de motivation de la planète, le soleil eut une sorte de convulsion. Eut-il des difficultés à digérer certains des composantes qu’il convertissait chaque jour en énergie et en lumière ?[1]

Nul ne le saura jamais[2] et ceci est somme toute secondaire.

Tel un borborygme cosmique, une puissante vague de rayons durs parcourut l’espace et vint heurter de plein fouet la planète sur laquelle la vie n’attendait qu’un petit coup de pouce du destin pour accéder à la conscience.

Les rayons parvinrent à la planète, traversèrent l’atmosphère et vinrent irradier complètement toutes traces de vie qui se trouvaient sans protection contre les rayons directs du soleil. Ces derniers étaient extrêmement violents et beaucoup d’animaux moururent, des espèces entières disparurent. En disparaissant elles rompirent la chaîne alimentaire et d’autres espèces périrent également ou durent modifier leur comportement alimentaire. Ce tragique événement ne fut toutefois qu’une péripétie insignifiante à l’échelle cosmique et personne n’en aurait jamais parlé si ce n’est qu’il y eut la créature !

Celle-ci ne ressemblait à rien de connu dans ces dimensions. Pour illustrer son apparence, imaginez une huître de 10 kg, mais une huître vivant hors de son coquillage[3] ! D’une agressive couleur rose, cette créature était faible et ne supportait pas d’être exposée au soleil. Pour cette raison, elle était cachée sous un surplomb rocheux et baignait dans un petit étang.

Elle était vouée à disparaître, non dotée de membres préhensibles et d’un instinct relativement peu développé, elle ne devait sa survie qu’à son goût dégueulasse.[4]

Le surplomb rocheux était composé majoritairement de quartz et de bauxite. Ces deux éléments filtrèrent et altérèrent les rayons cosmiques mortels.

Exposée à cette douche mortelle savamment altérée par la protection rocheuse, la créature subit de subtiles transformations et s’éveilla à la conscience !

Oh cela ne se fit pas comme cela d’un simple claquement de doigts, ce fut très progressif ! Pendant de nombreuses années, la créature se contenta d’enregistrer ce que ces capteurs sensoriels lui fournissaient, chaleur, lumière, de temps en temps un désagrément lorsque sa surface devenait trop sèche.

Un matin, la créature qui s’était entre temps considérablement agrandie prit conscience de son moi qui se différenciait de son environnement immédiat. Elle prit conscience de ses limites physiques. Elle apprit rapidement à étendre son protoplasme pour l’exposer aux rayons bienfaisants d’un soleil ayant retrouvé une activité réduite. Ce faisant elle eut un jour un aperçu de ce qui se trouvait en dehors de sa cuvette. Ses capteurs sensoriels avaient détectés une vaste vallée bordée de montagnes majestueuses. Dans un premier temps, la créature fut choquée ! L’horizon de son monde changeait subitement de niveau. De cet état de choc, la créature généra les ressources nécessaires à évoluer et à envisager de mener à bien un grand projet ! Elle devait sortir de sa cuvette et découvrir le monde.

Pendant des années la créature essaya toutes sortes d’astuces pour glisser hors de sa cuvette, en vain ! Elle fut frustrée, à quoi lui servait son intelligence qui se développait sans cesse si elle ne pouvait l’alimenter avec d’autres éléments que les quelques sensations qui atteignaient sa cachette ? Pendant des siècles, elle s’auto analysa, chercha à se comprendre complètement et finit par s’accepter telle qu’elle était. A ce stade son désir de “voir le monde” se fit de plus en plus impérieux. Et soudain un matin, elle ressentit comme une déchirure de toutes ses cellules, un profond bouleversement était en train de se produire. La créature fut délivrée de toutes ses interrogations, elle comprit que sa première évolution était terminée. Elle se connaissait parfaitement, avait élaboré un grand nombre de concepts philosophiques et s’était acceptée[5] ! Il était temps pour elle de passer à l’étape suivante de son évolution. Tout naturellement elle commença à capter les sensations des créatures qui entouraient son environnement immédiat. Elle capta toutes sortes de pensées, et certaines furent très difficiles à comprendre et à analyser. Pour une créature vivant simplement de lumière et de chaleur, la notion même de nourriture était fondamentalement étrangère. La notion de tuer pour se nourrir, la notion d’être tué pour une histoire de chaîne alimentaire furent très difficiles à admettre. La créature mit des années à accepter ces différences et la brutalité de son environnement. En certains moments de nostalgie elle regrettait l’époque où elle n’était qu’une masse de protoplasme sans intelligence…

Puis un jour tout bascula, elle ressentit une présence d’une manière tellement forte qu’elle eut l’impression que c’était physique. Mais en fait c’était physique ! Un espèce de renard s’approchait de sa cachette. Il se pencha au-dessus de la cuvette et sans même réfléchir, la créature protoplasmique lui éjecta une particule de biomasse à la face. De surprise le renard fit un écart et disparut. Le système de défense instinctif avait fonctionné, la diminution de sa masse corporelle[6] ne la troubla pas outre mesure[7].

Bien des jours plus tard, des visions inhabituelles la tirèrent de sa méditation. Elle était entourée d’animaux à fourrure, elle faisait partie de ceux-ci! Ils étaient en bande et recherchaient de la nourriture.

Pour la première fois de son existence elle sut réellement ce que c’était que d’avoir faim. Elle n’apprécia pas du tout cette sensation !

Elle fut abasourdie par cette vision, que se passait-il ? Avait-elle voyagé par la pensée ? Elle en doutait un peu, ses expériences et son évolution lui avaient assuré des fonctions télépathiques développées, mais lorsque l’on est le seul être pensant sur une planète, les possibilités d’échanges sont assez limitées. Non, il s’agissait de tout autre chose et elle devait comprendre…

Elle mobilisa toutes ses ressources et soudain eut la sensation d’être déconnectée de son propre corps et d’être ailleurs. En fait, elle comprit après un certain temps qu’elle était toujours en contact avec l’animal qui l’avait dérangé. D’une manière ou d’une autre la masse de protoplasme avait réussi à s’y implanter et à y survivre ! Quelle découverte fascinante !

Elle se concentra et envoya un train de pensée:

– A droite, va vers la droite !

Et cela fonctionna ! Le paysage que son esprit captait défila lentement vers la gauche ! L’animal tel un artefact télécommandé se dirigeait vers la droite ! Sous le choc et la griserie de cette découverte, la créature se déconnecta de ces nouvelles sensations et décida de penser à ce qu’il lui arrivait avant de continuer l’expérience !

La créature était confrontée à un problème de conscience. Avait-elle le droit d’agir ainsi sur d’autres formes de vies ?

***

[1] Ou était-il aidé à générer des rayons particuliers dans un grand dessein cosmique ? Nul ne le sait (ceux qui le savent ne le diront jamais !).

[2] Vraiment ?

[3] En fait c’est probablement assez erroné puisque la créature était sèche et que son revêtement cutané était agréable au toucher !

[4] Selon de nombreux recoupements effectués.

[5] Bien que son unicité n’ait pas encore réellement frappé sa conscience. Elle était très intelligente mais assez naïve en fait.

[6] Insignifiante à hauteur de quelques pourcents.

[7] Pour être franc je connais pas mal de monde qui cherche à réduire sa masse corporelle. Vous aussi certainement. Un conseil : ne les traitez pas de masse de protoplasme (bien évidemment sauf si c’est réellement le cas).

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