– Voyez-vous Olga, il se trouve qu’en plus d’être directeur de l’usine 451, je suis également responsable de la détection et de la formation des enfants exceptionnels pour notre district. D’après ce que j’ai pu voir et entendre, votre petite Ace est vraiment extraordinaire et il serait dommage de ne pas lui offrir la chance qu’elle mérite pour développer sa grande intelligence.

Ce que le directeur ne disait pas, n’expliquait pas, était qu’un vaste programme de recrutement et de formation avait été organisé par son pays suite à l’accident nucléaire. Par ce biais, de nombreux centres pour enfants surdoués avaient vu le jour. Toutes les disciplines de la science y étaient représentées, tous les talents y étaient encouragés, des plus classiques aux plus étranges pour le commun des mortels, par exemple mémoire totale, pensée parallèle, psychokinésie, télépathie, intuition et bien d’autres pour lesquels même le nom n’existait pas !

Il avait accepté de participer à ce programme car il savait que son pays avait besoin d’esprits supérieurs pour l’aider à sortir de sa situation. Non qu’il fut borné ou embrigadé par de fallacieuses excuses patriotiques, il avait simplement compris que la richesse de son pays était celle dont personne ne se doutait !

Pour autant qu’il puisse le savoir, les enfants étaient bien traités et les familles en tiraient bénéfices et avantages. Il avait demandé à faire également partie de la commission d’analyse des conditions de travail, mais sans succès. Le fait de disposer d’une candidate lui ouvrirait des portes, pour cette raison il voulait absolument convaincre Olga. Il ne voulait pas la forcer bien qu’il en ait eu les moyens sans problème !

– Le programme de formation est le suivant…

S’en suivirent des descriptions détaillées de différentes matières, même si Olga ne pouvait bien évidemment pas en comprendre tous les mots, le directeur en bon spécialiste de la rhétorique, utilisait un ton qui démontrait à l’employée que cette offre était vraiment unique et rare et qu’elle ne pouvait être refusée. Le directeur n’eut pas recours aux menaces voilées. La vérité suffit !

En aparté, il pensa au pouvoir de la vérité. Si les hommes avaient inventé le mensonge, ce n’était pas pour le plaisir, c’était simplement parce qu’ils avaient peur de la puissance de la vérité.[1]

Olga, convaincue de la justesse de ce discours, accepta que sa petite Ace suive les cours de l’école spéciale dotée du programme pour surdoués. Cette école était dans la région et sa petite fille pouvait donc continuer de rentrer dans la cellule d’habitation de sa mère tous les soirs. De ce fait, il n’y avait rien de réellement changé en terme d’organisation pour l’employée, si ce n’est que puisque son enfant faisait partie du programme, elle disposerait de certains avantages au sein de l’usine.

***

 En rentrant de l’école, Paul ne se doutait pas de ce qui l’attendait. C’était une journée normale, pas meilleure que les autres mais également pas pire. Une journée pareille à beaucoup d’autres, à tel point que le jeune homme avait parfois l’impression de n’être que partiellement vivant ! Chaque jour suivait immanquablement le précédent dans sa routine. Soudain, alors qu’il traversait la cour ombragée du bâtiment de commune, il ressentit comme une douleur ! Une douleur ? Non pas vraiment une douleur, comme une déchirure, comme un rideau qui s’entrouvrirait dans sa tête. Ce sentiment n’était pas réellement douloureux, mais il en eut les jambes coupées. Alors qu’il essayait de comprendre ce qui lui arrivait et d’analyser ses sensations, il dut s’asseoir un moment sur un banc. Son cartable lui échappa et s’envola puis… Il eut une vision, un flash !

Il était dans une voiture, celle-ci faisait un écart violent pour éviter un enfant qui traversait la chaussée. Il se débattait avec le volant, mais cette voiture refusait de lui obéir, elle semblait glisser au rythme de la musique que diffusait l’autoradio[2]. Durant une très longue seconde, il aperçut que le petit enfant était sauf, puis le tourbillon reprit. Le volant semblait animé d’une vie propre, il tournait dans tous les sens, comme le véhicule. Soudain, l’avant de la voiture rebondit sur le mur du bâtiment d’en face, en explosant, les phares se brisèrent en de nombreux fragments. La tonalité de la radio se fit plus grave comme l’action se ralentissait, avec étonnement il vit qu’il avait tout le temps nécessaire à compter les morceaux de plastique qui jaillissaient, puis comme dans un ballet bien réglé, la voiture se retrouva de l’autre côté de la route, là où poussait un grand chêne. Avec étonnement, il admira les formes géométriques adoptées par le capot alors que celui-ci se pliait sous la force du véhicule qui s’encastrait dans l’arbre. Il eut parfaitement le temps de déchiffrer la gravure malhabile et partiellement effacée qui se trouvait sur l’écorce “Raymond et Véro pour la vie”. Le pare-brise explosa ensuite en million de fragments, l’airbag se gonfla, c’était étrange, ce coussin était plein de poussière, il se fit la réflexion que le fabricant aurait tout de même pu le laver avant de le loger dans ce volant. La fumée créée par l’explosion de la cartouche détonante de l’airbag formait d’étranges formes arachnéennes dans l’air du véhicule, tout d’abord un dragon, puis un poisson. Comme sa tête entrait en contact avec le coussin de sécurité et rebondissait, il capta son reflet dans le rétroviseur… Choc, incertitude, c’était celui de son père !

Comme si l’œil de son esprit se fermait, la vision disparut. Paul constata avec stupéfaction que son cartable était toujours en train de tomber. Que s’était-il passé ? Il eut la certitude que son père venait d’avoir un accident mais qu’il était sain et sauf. Il ramassa son cartable puis il prit ses jambes à son cou pour rentrer à la maison pour prendre des nouvelles. Après avoir couru à en perdre haleine, il arrivait devant le bâtiment lorsque la porte s’ouvrit sur sa mère qui affichait tous les signes d’affolement. Celle-ci lui dit:

– Ton père a eu un malaise en voiture, il a fait un accident, nous allons à l’hôpital.

Machinalement il répondit:

– Il n’a pas fait un malaise maman, il a évité une petite fille blonde avec une robe bleue !

Sans même l’écouter, sa mère le prit par la main et se dirigea vers la maison voisine, M. Carnal leur voisin les attendaient déjà au volant de sa voiture, le moteur tournait. Comme ils s’installaient, Nicole le remercia de sa gentillesse et d’avoir accepté de les conduire à l’hôpital. Durant le voyage, elle ne cessait de parler, comme pour conjurer un mauvais sort, Paul n’arrivait pas à se faire entendre, et pourtant il aurait eu les moyens de tranquilliser sa mère. Ce n’était pas la première fois que le garçon avait des visions ou entendait des voix, il avait très rapidement apprit à cacher cela. Habituellement il ressentait intérieurement une puissante nécessité de taire ces phénomènes. Bien avant de les avoir rationnellement tenus pour acquits, son instinct lui avait conseillé de ne point en faire étalage. Cet instinct se comportait réellement comme un ami, comme une voix intérieure qui le conseillait et lui dictait un comportement de sécurité.

Aujourd’hui, il avait décidé d’outrepasser son petit conseiller personnel (et pourquoi petit ? En fait la vision popularisée par Walt Disney de la conscience dans les aventures de Pinocchio avait influencé Paul dans la représentation mentale de son allié). Mais sa mère tout à son désarroi n’y avait même pas fait attention et elle parlait, parlait et parlait encore ! Le contrecoup probablement.

La voiture entra dans la cour de l’hôpital, le voisin semblait fatigué et content que ses passagers descendent, Paul avait l’œil et il savait reconnaître une grande personne complètement exaspérée qui essaie de ne pas le montrer…

Comme la voiture repartait, le couple entra dans le hall et Nicole se rua sur une pauvre réceptionniste qui était loin de se douter de la tornade qui s’abattait sur elle. Semblant insouciante de cette tempête verbale, elle attendit patiemment la fin de l’orage puis elle demanda d’un ton aussi aseptisé que le hall d’entrée :

– Oui bonjour madame que puis-je pour vous ?

Ses yeux étaient verts et maquillés, ses cils faisaient penser à des peignes en plastique noir, elle avait les lèvres rouge brillant. Ses doigts étaient ornés de gigantesques bagues, elle portait une sorte de blouse partiellement transparente et Paul eut l’impression de regarder une sorte de plante carnivore, fascinante et mortelle. Soudain, alors que sa perception s’altérait, il la vit différemment, elle resplendissait, était merveilleuse, portait une longue robe de mousseline noire et des brillants partout. Le petit garçon cligna fort les yeux et retrouva sa vision normale. Il comprit que c’est ainsi que cette demoiselle se voyait elle-même.

– Je veux voir Norbert Dormond, il a été admis il y a peu pour un accident de voiture, la police m’a téléphoné pour m’informer, je suis son épouse !

– Un instant madame, je vais voir… mmmhhhh oui c’est cela, chambre 412 secteur des urgences. Suivez la ligne verte sur le sol.

Pendant que Nicole entraînait son fils qui souriait à la réceptionniste, celui-ci était toujours sous le choc d’une impression très forte de déjà vu. Il connaissait le numéro de la chambre, IL LE CONNAISSAIT !

Il avait souvent eu des éléments de prescience par le passé, mais ce jour là, il eut vraiment l’impression d’un pas en avant, du franchissement d’une étape vers quelque chose de puissant et de magique. Plus que jamais sa petite voix lui dit de se méfier des autres, même de ses parents… comme elle avait raison !

Ils entrèrent dans la chambre, Norbert était couché, mais aucun appareillage ne surplombait le lit, il sourit en voyant sa famille entrer. Le découvrant ainsi, Nicole fondit en larmes, son mari n’avait rien ! Après une embrassade générale, le malheureux conducteur expliqua les circonstances de son accident, non il n’avait pas eu de malaise, non la voiture n’avait pas de défaut caché, simplement cette petite sotte avait subitement débouché sur la route, presque sous ces roues et c’était un miracle qu’elle ait été épargnée ! Regardant Paul d’un drôle d’air, Nicole posa alors la question qui allait changer la vie du petit garçon :

– Cette petite fille, comment était-elle, l’as-tu vu Norbert ?

– Oui je m’en souviens parfaitement, elle était blonde avec des nattes et portait une robe bleue avec de la dentelle, je l’ai bien vue tandis que la voiture glissait. Est-ce important ?

A voir le visage crispé de son épouse et l’étrange regard presque craintif (CRAINTIF ?) qu’elle portait sur leur fils, il eut un sentiment de malaise, comme si son épouse était subitement une étrangère.

***

[1] Dans certaines langues, il existe même des mots pour exprimer différents niveaux de mensonges. Par exemple en Anglais “fib” qui signifie “petit mensonge de peu d’importance”.

[2] C’était du rap, un morceau qu’il n’aimait d’ailleurs pas…

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Ace était une fillette extraordinaire ! A maintenant près de 4 ans, elle parlait parfaitement 3 langues et avait déjà lu tout ce dont sa mère disposait. Il y a peu, elle avait trouvé une nouvelle source qui lui permettait de continuer à alimenter sa soif inextinguible de savoir, la bibliothèque du complexe de l’usine 451 !

Au fil des ans, elle était devenue la mascotte de l’usine, ses longs cheveux roux tirant sur le blond étaient la fierté d’Olga. Même après toutes ces années, celle-ci n’avait jamais divulgué le nom du père. Certaine que ses collègues suspectaient un haut responsable politique, mais ceci n’était en fait pas tellement important. La petite Ace était merveilleusement intelligente et très discrète. Elle apprit rapidement à voir, écouter, apprendre. Et masquer son savoir.

Depuis quelque temps, Olga était inquiète, elle avait vu plusieurs fois les nouvelles surveillantes discuter avec sa fille et ensuite entamer de grandes discussions entre elles. Mais que pouvait-elle faire ? Elle mit Ace en garde contre les autres “grandes personnes” à plusieurs reprises.

Ce soir là, lorsque Olga rentra dans sa petite cellule d’habitation, Ace n’était pas là ! Ceci n’était pas dans les habitudes de la petite qui connaissait l’inquiétude de sa mère et n’aurait rien fait pour l’alimenter. Pour cette raison, la femme se dirigea vers l’interphone et appela sa responsable. Ses mains tremblaient alors quelle composait fébrilement le numéro à trois chiffres, elle dut s’y reprendre à deux fois pour y parvenir.

– Petra ? Ecoute Ace n’est pas à la maison l’aurais-tu vue cet après-midi ? Je suis inquiète, ceci ne correspond pas à ses habitudes…

– Oui Olga, je sais où elle est et je voulais justement t’appeler, nous sommes convoquées chez le directeur de l’usine dans une demi-heure !

Puis voyant l’effet produit par cette information sur sa collègue qui s’était subitement recroquevillée, elle ajouta :

–Ne t’en fais pas, ce ne semble pas être grave, mais je sais que certaines surveillantes ont discuté avec le directeur à propos de ton petit bijou de fille. Nous ne pouvons rien te reprocher concernant ton travail, et je suis certaine que nous ne pouvons rien reprocher à Ace également, donc ce rendez-vous devrait être positif.

Le directeur vit les deux femmes entrer dans son bureau et voyant la mère de cette petite fille il s’étonna de la capacité du genre humain à “créer des perles à partir de coquillages plutôt grossiers”. Cette Olga n’avait rien de charmant et sa fille était si gracieuse et si intelligente. La petite fille se leva de son fauteuil et se jeta dans les bras de sa mère, elle paraissait très heureuse et satisfaite d’elle-même. Pour Olga qui la connaissait bien, cette petite lueur au fond de ses yeux signifiait qu’elle avait découvert ou appris quelque chose qu’elle trouvait “magique”. La dernière fois que la gamine avait eu cette lueur au fond des yeux était lors de la découverte de la bibliothèque.

Olga n’en revenait d’ailleurs toujours pas, cette petite avait trouvé ces locaux alors qu’elle-même, employée depuis 15 ans, en ignorait complètement l’existence !

Avant que l’atmosphère ne puisse s’appesantir par des doutes ou des sentiments d’inconfort, le directeur invita ses visiteuses à prendre place dans les fauteuils, il savait bien que selon le système de fonctionnement et de management de son usine, la grosse femme devait être très inquiète et déstabilisée par cette convocation pour le moins inhabituelle.

Olga était surprise, le bureau du directeur était fonctionnel, bien loin des notions de luxe que les employées s’échangeaient, bien loin de toutes les histoires qui circulaient. Elle regarda le directeur et pour la première fois de sa vie, osa examiner un supérieur en détail. Elle fut surprise, l’homme semblait gentil et même s’il n’est pas toujours bon de se fier à la première impression, elle eut le sentiment d’avoir affaire à un homme bon. La petite moustache qu’il arborait lui donnait un petit air aristocratique qu’elle apprécia de manière un peu incompréhensible. Elle vit également que le directeur faisait de même avec elle et se sentit étrangement mal à l’aise dans ses grossiers habits de travail. Le directeur prit ensuite la parole :

– Bonjour Olga, tout d’abord, soyez rassurée, nous sommes ici pour des raisons positives…

***

Une fois de plus Paul semblait ne pas vouloir jouer avec ses petits camarades, la maîtresse de l’école de ce petit village était ennuyée. Pas que ce petit garçon si solitaire ait l’air malheureux, bien au contraire. Et bien qu’il ne refusait jamais catégoriquement de prendre part aux activités de groupe, il finissait toujours par être seul. Après la classe, Denise retint trois autres petits enfants parmi ceux qui jouaient le plus avec Paul et essaya d’en apprendre plus:

– Dites les enfants, pourquoi vous ne jouez pas avec Paul un peu plus souvent ?

Les réponses qu’elle reçut l’édifièrent, elle fut surprise de tant de maturité de la part de ses petits élèves :

– Il a de drôles d’idées, il veut toujours en savoir plus. On ne peut pas jouer tranquillement sans qu’il démonte les jouets pour voir comment ils marchent ! C’est chiant.

– Il est d’accord de jouer avec nous mais quand on joue, c’est comme si on n’existait pas, il a pas besoin de nous. De plus, il nous regarde toujours avec un drôle d’air.

– L’autre jour, il m’a dit qu’il voudrait bien me démonter aussi pour voir comment je suis faite, il me fait un peu peur.

– C’est pas rigolo de jouer avec lui, même s’il perd il est content. On ne peut pas l’embêter.

– Des fois il nous dit que nos têtes sont vides. Ce n’est pas bien de jouer avec !

Après plusieurs semaines de réflexion et de surveillance, ces réponses montrèrent bien à la maîtresse que cet enfant était antisocial. Il était de son devoir de prendre des mesures ![1]

Consciente des ses responsabilités, elle allait convoquer les parents pour une soirée de discussion.

Elle réunit une documentation complète sur Paul et ses soi-disant problèmes. Comment il refusait de s’impliquer dans les jeux et dans la vie de la classe, comment il faisait parfois peur aux autres en leur disant des atrocités (certes souvent vraies et justes), comment il lui avait une fois mis devant les yeux une solution qu’elle cherchait…

Cette jeune institutrice était vraiment très inquiète, ce petit garçon ne correspondait vraiment pas à ses modèles théoriques.

Ce soir là en rentrant, le petit garçon dit à sa mère :

– Maman, je pense que la maîtresse veut vous convoquer pour vous expliquer des choses de “grands”. Comme par exemple que je ne suis pas très heureux de jouer avec mes camarades ou que je les trouve ennuyeux ! Je n’y peux rien maman, ils sont vraiment ennuyeux, ils ne peuvent pas inventer des histoires originales ni vraiment jouer avec moi. Je préfère rester seul. La maîtresse n’aime pas cela.

– Ne t’en fais pas mon chéri, tu sais bien que je suis de ton côté, mais si cette maîtresse insiste, ne peux-tu faire un effort pour faire semblant ? Je vais t’apprendre un dicton que je tiens de ma mère : “pour vivre heureux, vivons cachés”. Comprends-tu ce que cela veut dire ? En vois-tu toutes les implications à la situation présente ?

Nicole traitait vraiment son fils avec une grande ouverture et le considérait réellement comme un être responsable, même s’il n’avait que sept ans. Le bambin en était conscient et cet état de fait le justifiait !

Malgré sa totale confiance dans ses parents et l’enfance très heureuse qu’il vivait, Paul n’avait jamais osé annoncer à ses parents à quel point il se sentait différent. Bien qu’il les aimait vraiment beaucoup, il les considérait toujours comme des étrangers, comme des créatures d’une autre espèce. Un peu comme si lui-même était un voyageur d’ailleurs simplement là un temps limité. Il ne voulait pas les choquer, mais parfois ils lui semblaient si “restreints”, si bornés, si limités dans leurs visions.

Il n’avait pas vraiment d’amis ?

Et alors ?

Il savait que malgré tout leur amour, ses parents s’inquiétaient quelque part de son comportement. Par chance, il n’avait pas de difficulté à l’école. Pas qu’il soit exceptionnellement bon. Mais en travaillant un minimum il pouvait se maintenir dans la moyenne supérieure. Point besoin d’en faire plus. Pour arriver à quoi ? Il préférait vivre dans son monde et revenir sur terre de temps en temps.

Malgré son intelligence précoce et assez développée, le jeune garçon ne comprenait pas pourquoi il était regardé bizarrement. Le monde n’était-il pas peuplé d’individualités différentes ? Très rapidement ses idoles avaient été les figures emblématiques des contestataires, les groupes de musiques extrêmes, etc.

A cet âge déjà, il avait tous les enregistrements de SNOG, le fameux groupe qui était interdit de concert dans bien des états simplement parce que son message principal était “Ouvre tes yeux !”. Par chance ses parents étaient suffisamment ouverts pour ne pas lui poser de problème à ce niveau. (Juste de temps en temps des commentaires sur le niveau sonore de son écoute !)

Un jour, il était allé faire des courses avec sa grand-mère et celle-ci lui avait offert le dernier enregistrement de SNOG au grand dam de la vendeuse qui n’arrivait pas à cacher sa réprobation. Un vinyle jaune fluorescent ! Comme il était fier ce jour là !

Fier de recevoir ce disque ! Mais également fier de sa grand-mère qui avait bravé la réprobation silencieuse de cette vendeuse pour le lui offrir ! Lorsqu’il la remerciait, elle avait semblé plonger dans son âme et comprendre à quel point il était bouleversé par cette découverte. Elle lui avait souri, d’abord avec les yeux puis avec tout son visage et lui avait dit: “Ecoute ton cœur, ne suis pas les médiocres et ne te gène pas avec eux, tu as droit à la vie au même titre que les autres. Ils ne sont en tous les cas pas meilleurs que toi ! Mais n’oublie jamais que nous sommes tous les médiocres de quelqu’un d’autre !”

Cet événement s’était passé quelque temps avant sa mort et était resté cher à son cœur, sa grand-mère était réellement proche de lui et elle comprenait vraiment ses sentiments.

Paul avait parfois l’impression de venir d’une autre planète. Dans cette hypothèse, sa grand-mère devait provenir de la même ! C’est d’ailleurs ce qui l’avait aidé à surmonter le choc de sa disparition, pour lui, elle était simplement partie vers son monde d’origine.

Jamais il n’avait parlé de ces idées les plus étranges à personne, il avait rapidement compris que la différence n’est parfois pas la plus indiquée des stratégies.

 ***

Les années passèrent…

Il vécut toute son enfance en cachant toujours plus ses étranges sentiments et comportements, il devint un élève exemplaire qui jouait avec des amis et semblait être comme les autres. Ses parents furent rassurés et calmés de cette évolution qui replaçait leur fils dans un moule de normalité fort bienvenu. Après les problèmes précédents l’accouchement, le fait de revivre des événements étranges n’aurait pas été des plus simples pour les parents. Fort heureusement tout se déroula le plus simplement du monde jusqu’à ce fameux jour où en rentrant de l’école…

[1] La bonne volonté est parfois une malédiction !

Que valait ce qu’il était en train d’écrire ? Nul ne le savait. Il passait par des moments d’euphorie et de découragement, comme toute personne sur la planète. Il lui semblait que son histoire manquait de puissance, manquait de réalité. C’était un comble, une histoire qu’il considérait comme vraie qui manquait de réalité ! Il était également réticent parce que quelque part il avait l’impression qu’une fois son récit publié il allait mourir, comme si sa mission accomplie il pourrait passer à autre chose. Mais il n’avait pas envie de quitter la terre, pas encore[1]. Il était bien, il sentait que cette histoire qu’il relatait le dépassait, qu’elle faisait partie d’un vaste dessein. Mais lequel ? Il commença à y penser, à essayer de comprendre plus, d’appréhender une globalité plus vaste qui lui échappait. Ce n’était pas facile, il n’avait pas beaucoup de temps pour écrire et si en plus il en consommait une partie à rêvasser, comment pourrait-il avancer ? Comment pourrait-il soumettre son manuscrit avant l’été comme il en avait envie ?

***

Une cheminée craquait joyeusement, les bûches enflammées illuminaient la pièce de leurs jeux d’ombres et de lumières, transformant tout en un patchwork mouvant. Les odeurs de la pièce s’entremêlaient pour former un parfum, extraordinaire mélange de sapin qui brûle, de cire pour les sols en bois et de quelques autres dans lesquelles un nez bien affiné aurait pu déceler le café, des traces de Coco Mademoiselle de Chanel, une infime signature de tabac. Un chat noir était là, seul occupant de la pièce. Il était bien, c’était surprenant comme cette atmosphère créée pour l’homme lui convenait parfaitement.  Comme attentif à ce qui se passait bien au-delà de la pièce qu’il occupait, il y avait quelque chose de singulier dans cet animal, une force, une puissance. Comme pour chasser un mauvais rêve, le félin se retourna, avait-il l’air satisfait ?

***

Situation corrigée, l’humain s’est remis au travail !

***

Sans se douter qu’il était au cœur de l’attention d’un chat qui n’en était pas un, l’homme se replongea dans son récit, c’était si bon d’écrire, de ressentir la fierté de cette mère envers sa petite fille, si vrai, si réel ! Tellement…

***

[1]  Comme s’il avait le choix !

L’ambiance à la clinique était électrique, les deux praticiens tout au plaisir de leur rencontre la veille au soir subissaient les effets secondaires de la soirée. Ils se manifestaient sous la forme de belles céphalées ! Tout était prêt, le bloc opératoire à n’utiliser qu’en dernier ressort ainsi que le matériel nécessaire à l’accouchement par les voies traditionnelles. La sage-femme était avisée ainsi que l’équipe. Il ne manquait plus que les acteurs principaux.

Norbert conduisait mécaniquement, plongé dans ses pensées. Aujourd’hui il allait être père pour la première fois, serait-il changé par cet événement, allait-il subitement devenir vieux et con ? Ce qu’il avait vu autour de lui, chez ses amis ne l’incitait pas à l’optimisme, dans bien des cas les parents changeaient complètement de comportement, comme s’ils signaient leurs bons d’entrée dans une secte. Derrière ses pensées un peu moroses, le fait d’aller provoquer la naissance dans cette clinique spécialisée était à quelque part perturbant, ceci signifiait-il des complications, un enfant à problème ? Un danger quelconque pour la mère, son épouse bien aimée ?

Nicole quant à elle était rongée par l’inquiétude et les remords. Elle était certainement coupable si cet enfant ne naissait pas dans des délais normaux. Elle devait sûrement être mal formée ou souffrir d’une maladie non encore répertoriée.

A ce moment le téléphone mobile de Nicole retentit, cassant cette ambiance triste qui cadrait si mal à la situation. Machinalement celle-ci porta le combiné à son oreille :

– Clinique des Noisetiers, Madame Dormond ?

Puis sans attendre de réponse, la personne continua d’une voix très autoritaire du genre “moi je suis un spécialiste et pas vous alors écoutez”. Elle demanda des renseignements complémentaires sur les assurances et couvertures et conclut par un souhait de bonne route. Elle raccrocha sans que Nicole ne puisse placer un mot. Cette diversion, de par sa brusquerie, permit aux futurs parents de briser la spirale de pensées négatives qui les assaillait et de les recentrer sur ce qui allait plus que probablement être un heureux événement.

L’arrivée à la clinique se passa sans problème, l’accueil bien qu’un peu bourru eut le mérite de montrer aux futurs parents qu’ils n’étaient que des numéros et bien qu’assez malheureux ceci eut l’effet contraire de ce que cela produisait souvent. Le fait de n’être traités que comme une marchandise –certes précieuse- rassura les Dormond, tout compte fait, la situation semblait réellement normale ici !

Les examens se poursuivaient, les analyses succédaient aux analyses et les parents avaient un peu l’impression d’être des sujets d’expérience, après toutes sortes de prélèvements tant sur l’homme que sur la femme, les spécialistes durent bien se rendre à l’évidence que la médecine la plus moderne ne pouvait rien faire face à la nature. L’enfant était en retard de plusieurs semaines mais tout était parfaitement normal et la taille ne semblait même pas exceptionnelle. Les médecins décidèrent de provoquer l’accouchement, ils injectèrent donc le cocktail devant déclencher ce miracle.

Après quelques heures pleines d’incertitudes, ils durent bien constater que rien ne se passait. Pas de contractions, pas de sentiment de changement chez Nicole et plus encore pas de transformations physiques.

– Infirmière ! Etes-vous certaine de ce que vous avez injecté ?

Cette question posée à haute voix par le docteur sans aucune considération pour les parents retentit tel un coup de canon. Nicole était sur le point de craquer, Norbert semblait également s’approcher du point de non-retour.

Voyant l’exaspération monter, le spécialiste déclara finalement:

– Bien, écoutez Madame Dormond, il semble que ce bébé soit mieux accroché que tous ceux que je n’aie jamais vu, nous devons maintenant nous rendre à l’évidence que ce petit ne viendra pas par les voies naturelles. Nous devons donc recourir à la césarienne. Mais ne vous en faites pas, cette opération est parfaitement maîtrisée et cet hôpital en a effectué plus de 50 cette année.

En quelques minutes, le mari apprit qu’il ne servait plus à rien.

A peine le temps d’embrasser son épouse qu’elle se faisait entraîner vers la salle d’opération.

Les minutes succédèrent aux minutes, Norbert était sur des charbons ardents. Que cette inutilité était pesante ! Finalement, il se prit un mauvais café à l’automate, s’assit dans le couloir et se mit à somnoler.

***

Il était debout sur un sol transparent, ce pouvait être une plaque de verre similaire à ce qui se fait dans certains cinémas, quelque part dans un environnement lumineux indéfini, il était bien, tous ses besoins et désirs étaient comblés, il appréciait son existence. Soudain, comme appelé par un impérieux besoin, ses yeux regardèrent contre le bas et il lui sembla distinguer comme un tourbillon de fumée qui perturbait la quiétude de cet endroit. Il fut surpris, il lui semblait qu’il n’avait jamais fait attention à ce genre de phénomène avant cet instant. Cet étrange vortex semblait chercher à se rapprocher. Heureusement, il était protégé de ce gigantesque tourbillon par une barrière à l’efficacité mille fois prouvée[1]. Puis la température parut se mettre à baisser, la luminosité diminuer et le tourbillon se rapprocher, que se passait-il ? La barrière n’était-elle pas à toute épreuve ?

Soudain, il sut que le temps était venu et que ceci était normal et bien. Le sol disparut comme par enchantement et il se mit à tomber vers le vortex à une vitesse toujours accrue. Ce phénomène était grisant. Une incroyable sensation de célérité[2] ! Il tombait à toute vitesse dans cet environnement fantastique, des volutes colorées l’entouraient. Comme un point lumineux, son but était parfaitement clair et visible, il ne pouvait pas se tromper !

Soudainement, une violente douleur à la main gauche tira Norbert de son état second, il ouvrit les yeux et vit son café renversé et sa main recouverte du noir breuvage qui fumait encore, il lui fallut quelques instants pour remettre ses idées en place, que faisait-il là ? Durant le rebranchement de ses synapses sur le monde réel, ses muscles fonctionnèrent à un niveau réflexe pour essuyer le café. Un rêve, il avait simplement rêvé. Quel incroyable moment ! Une infirmière arriva au même instant et lui dit:

– Félicitation M. Dormond, vous êtes l’heureux papa d’un petit garçon en parfaite santé !

***

[1]  C’est du moins le sentiment qu’il en avait !

[2] Sur ce point, tous les témoignages concordent. Voir notamment le livre de A. Von Roserkrantz écrit en 1745 et longtemps censuré par le pouvoir ecclésiastique.

Très loin de là un endroit chaud et humide, des geysers de vapeur jaillissaient de tuyauteries plus ou moins percées. Dans des locaux semblant sortis d’un album photos du passé, des murs jaunes craquelés entouraient de dantesques autocuiseurs. D’indéfinissables odeurs mélangées flottaient dans l’atmosphère qui en devenait quasiment irrespirable. Une sorte d’enfer ? Probablement pour certains d’entre nous, mais en fait, pour d’autres cet endroit était toute leur vie, leur fournissant chaleur, lumière et argent. De loin en loin, des être humains affublés de grotesques costumes et chapeaux en plastiques ressemblant à des bonnets de douche s’affairaient à d’étranges tâches.

A plusieurs dizaines de mètres au-dessus de cette activité, une lande désolée balayée par le vent, quelques maisons bringuebalantes, un ciel morne et gris. En comparaison, l’activité souterraine semblait irradier la vie ! Dans l’usine 451, tout simplement une usine de conserve, Olga sembla soudain manifester un trouble certain en face de la gigantesque marmite de choucroute qu’elle surveillait. La grosse femme ne pouvait toutefois pas être indisposée par les odeurs des produits qu’elle surveillait, après plusieurs années passées dans cette unité de production, elle était digne de confiance et au-dessus de tout reproche. Comme dans un flash, elle vit un couple sur un canapé, en face d’une cheminée, puis la vision disparut. Olga ne fut pas spécialement inquiétée par cette vision, depuis des années maintenant elle vivait ce genre d’événements. Son mari, avant que ce salaud ne la quitte, l’attribuait à l’accident nucléaire survenu quelques années plus tôt. Mais les autorités avaient confirmé que tout était en ordre. Olga les croyait et pensait plutôt que les responsables en étaient les lutins des forêts[1].

Durant ce bref moment d’inattention, Olga dut s’appuyer et reprendre son souffle. Ceci ne passa évidemment pas inaperçu de la surveillante. Olga avait toujours soupçonné les surveillantes de ne pas être vraiment humaines tant elles étaient attentives. Dans cette atmosphère dense et humide, avec cette lumière tombant de très haut, sous la voûte de la gigantesque usine souterraine, créant des ombres grotesques où rien n’était vraiment bien visible, où rien ne semblait être ce que c’était réellement, les surveillantes voyaient tout. De ceci Olga n’était pas gênée, la sécurité était assurée et par rapport à la sauvagerie d’un certain monde extérieur, le fait de travailler ici était une bénédiction.

La surveillante, sorte de version féminine du chien de garde, s’approcha d’elle et lui dit :

– Ecoute Olga, si quelque chose ne va pas, n’hésite pas à le dire, nous sommes toutes les deux ici depuis assez longtemps pour savoir que nous pouvons compter l’une sur l’autre.

Et c’était vrai ! Parmi les plus anciennes employées de l’usine, Olga était une personne très consciencieuse et personne ne se doutait de ses visions et de la conception toute personnelle du monde qu’elle avait. Pour elle, tout était explicable par les esprits de la nature, et tant que l’on respectait une certaine conception de l’honnêteté, tout se passerait toujours bien.

– Tu es gentille, mais tout va bien ne t’en fais pas, ce n’était qu’une petite vague de chaleur, tout va bien.

La femme, véritable force de la nature portant moustache et quelques dizaines de kilos en trop se concentra sur sa tâche, mais quelques instants plus tard, elle eut l’impression que le sol se mettait à osciller ! La surveillante vit bien que quelque chose n’allait pas et lui dit d’aller se reposer un instant dans le bureau. Puis elle appela une remplaçante pour le poste d’Olga…

Après environ une heure, Olga revint prendre son poste. Comme elle s’approchait de la responsable, elle lui dit :

– Je m’excuse mais j’ai taché la couverture que tu avais mise à ma disposition, je la prendrai à la fin de mon service pour la nettoyer. Et puis, j’aurais besoin de voir le responsable de l’atelier rapidement !

– Ne t’en fais pas pour la couverture, tu semble aller mieux, c’est l’essentiel ! Concernant le chef d’atelier, je vais voir ce que je peux faire. Es-tu vraiment remise de ton malaise ? Tout va bien ?

Sans se rendre compte de l’effet qu’elle allait faire sur son interlocutrice, la travailleuse déclara ce qui allait bouleverser profondément sa vie :

– En fait je viens d’accoucher d’une petite fille, elle est parfaitement en forme, se porte bien et dort dans le bureau !

– …

***

 

 

[1] Ce qui n’est pas complètement stupide. De nombreuses légendes circulent à propos des lutins des forêts et de nombreux ouvrages ont même été écrits dans le but d’essayer de prouver leur inexistence. (Ce qui n’a JAMAIS pu être fait!)

Bien qu’il ait signé, il n’avait pas envie de revenir sur terre !

Pas encore !

Pas déjà !

Pas maintenant !

***

– Mais docteur, cela fait bientôt trente-huit semaines… ne serait-ce pas bientôt le terme ? demandait ainsi Nicole. Bien que sa grossesse se soit fort bien passée, il lui semblait que le temps était venu. Ce n’est tout de même pas pour rien si dans certaines langues l’accouchement est appelé la délivrance ! Non ? Elle voulait être délivrée !

Dans ce cabinet de province, le docteur semblait manifestement dépassé. Face à cette patiente exaspérée par cette encombrante partie de son anatomie qui semblait ne pas vouloir disparaître il ne savait comment réagir. Pour ce praticien, tout semblait normal si ce n’est que le terme était déjà outrepassé de plusieurs semaines. Le mari Norbert semblait également très inquiet pour sa femme et le bébé et ne manquait pas de le faire savoir.

Même la lumière qui entrait à flots par la grande fenêtre semblait exaspérée de devoir éclairer Nicole. Elle lui chauffait désagréablement l’arrière de la tête comme pour lui faire comprendre qu’elle était en faute.

– Mais docteur, n’y a-t-il pas des risques à continuer de porter ainsi cet enfant alors que le terme est dépassé ?

En posant cette question, Norbert regardait machinalement une petite goutte de sueur qui serpentait le long de la tempe du docteur et démontrait ainsi son malaise plus qu’une réaction à la chaleur de la pièce. En contradiction avec cette réaction physique incontrôlée le docteur dit :

– Ne vous en faites pas Monsieur, tout est normal, les analyses démontrent une croissance normale et rien ne semble indiquer un problème.

Le praticien cachait ainsi à Monsieur et Madame Dormond que ce cas se produisant pour la première fois depuis 15 ans qu’il était installé, tout était normal, le bébé semblait simplement ne pas vouloir venir ! Conscient d’une attente anxieuse, le gynécologue décida tout de même de mesures immédiates visant à rassurer ses visiteurs et annonça :

– Voilà ce que je vous propose, nous lui laissons encore une semaine et s’il n’est pas venu naturellement nous irons le chercher, ceci vous convient-il ?

Bien que très inquiets, M. et Mme Dormond se regardèrent et décidèrent rapidement que la proposition du docteur était raisonnable. Nicole confirma puis le couple s’en alla un peu désappointé par cette naissance qui ne semblait décidément pas vouloir se produire. Tout était prêt, la chambre, les affaires, les jouets… et les états d’esprits !

A peine la porte franchie, le docteur s’épongea nerveusement le front et se rua sur son téléphone. Il appela son collègue d’études qui pratiquait dans un grand hôpital de la ville. Après le ballet d’intermédiaires, inévitable de nos jours, les deux amis se trouvèrent enfin en contact.

– Ecoute Raymond, j’ai besoin d’un conseil…

Puis il expliqua toute la pathologie de sa patiente, la croissance semblant ralentie de l’enfant à venir ainsi que tout l’historique et l’état de santé des deux parents. Après une discussion animée, les deux amis furent convaincus que quelque chose de spécial était en train de se passer et convinrent de se retrouver pour l’examen et la provocation de l’accouchement une semaine plus tard. Un événement sortant de la routine et tout de même positif (les échographies ne révélaient rien d’anormal) semblait sur le point de se produire, ils étaient quelque part ravis de cette opportunité de se revoir.

Loin de se douter de ces manœuvres, les parents rentrèrent, un peu troublés mais tout de même heureux que tout se passe bien. Norbert prépara le thé pendant que Nicole s’installait confortablement. Soudain, semblant entendre un cri ou une sorte de sanglot, le mari bondit au salon pour voir Nicole simplement couchée sous sa couverture qui lui souriait.

– Que se passe t-il mon chéri ?

– Tout va bien ma chérie ? Pourquoi as-tu crié ? Norbert semblait vraiment inquiet et Nicole renonça à le plaisanter comme ils en avaient l’habitude.

– Je n’ai pas crié mon chéri, tu dois être fatigué…

Voyant son épouse si tranquillement installée et manifestement bien en forme, toujours belle et charmante malgré sa grossesse plus qu’avancée[1], un lumineux sourire sur les lèvres, Norbert eut l’impression d’avoir eu une hallucination. Toutefois il lui fit part de son inquiétude. Les deux amoureux se serrèrent l’un contre l’autre et soudain… comme dans un rêve ils eurent l’impression de partager un instant d’éternité. Durant un moment qui put durer une seconde comme une heure, ils furent parfaitement syntonisés[2], parfaitement conscients de leurs deux individualités et quelque part également conscients de ce troisième être partageant leur sang, partageant leur amour ! Derrière ce puissant sentiment d’harmonie et d’amour, ils ressentirent également comme une réticence, une envie diffuse. Puis cet état de grâce disparut. Se regardant dans les yeux, le couple comprit qu’il venait de partager quelque chose de fort et d’unique !

Une semaine passa et le petit être ne daigna pas se manifester. Norbert et Nicole montèrent dans leur voiture, une vieille Jetta verte, et se dirigèrent sans un mot vers la clinique que le docteur leur avait indiquée. L’avenir était en marche, il était temps de procéder à l’accouchement forcé !

***

[1] Ils avaient l’habitude de plaisanter à ce sujet.

[2] Vibrant en harmonie avec leur environnement et avec eux-mêmes.

 

Bon d’accord… il ne s’est pas encore passé grand chose… mais c’est pour bientôt!

Sommaire[1]
1) (Re)naissance
2)  Vie et mort
3) Apprentissage
4) Evolution
5) Complication
6) Puissance
7) Différence
8) Fusion
9) Fiction ?
10) Différence II
11) Compréhension
12) Réalité
13) Fin
14) Ce n’était qu’un début[2] 

[1] Pour comprendre cet ouvrage il est recommandé de le lire cette histoire du premier au dernier post de ce site.

[2] C’est ton tour ami lecteur. Ne cherche pas la page 372 et les suivantes. Maintenant  “réalités ?” fait partie de ton histoire ! A toi de jouer ! A toi d’écrire les pages de ton histoire !